Thierry Dessolas, "Morceaux choisis"

1993 - Introduction et notes par Jean-Pierre Bobillot







SOMMAIRE


NOTICE
par Jean-Pierre Bobillot
Langu’à connaître
Curriculum Vite fait
Publications
TEXTES DE JEUNESSE
Bistrocyclette
Identification immédiate
LES GRANDES LIGNES
Rock Bottom
Oratorio
Suffocants & blêmes
Un homme à la recherche de son identité
45è parallèle
L’irrévocable
La romance du cœur & du collier 
ROUTINES
Albuquerque : la quête de l’aube
Vérole impériale
L’homme à connaître
Les oreilles me sifflent
LA NOTION DE LA VIANDE
Mes inhumanités
Langueyage
Considérablement
Vermine celui est belles
Ò happax urubu
ADRESSES
Instances
Le truchement
Le réaltar
Déterritorialisation
Tombeau de François Augiéras
Correspondances
NOTICE (suite)
Exercices
par Jean-Pierre Bobillot
Jugements des contemporains



10 € 
livraison sous 48 h offerte






*   *
*





  Extrait



        ALBUQUERQUE : LA QUETE DE L’AUBE *

Tu te souviens des paroles de Johnny Guitar ? “La route est longue & dure pour venir d’Albuquerque... Albu­querque regorge d’excellents tireurs.”
& voilà qu’un beau matin de printemps, tu débarques pour de vrai, telle l’émeraude tombée des serres de l’aigle. Pour en arriver là, tu as dû suivre une route à découper sui­vant les pointillés & te fier aux légendes équivoques des cartes centrifuges.
Dans l’ensemble, la ville te réussit bien & ceux qui te connaissent le mieux prétendraient que, depuis que tu es là-bas, tu sembles avoir rajeuni ; ils en mettraient même leurs mains au feu. C’est dire combien le lointain, aussi quel­conque soit-il, aura pu te magnétiser.
A Albuquerque, j’occupe à moi tout seul une suite dé­labrée au 23ème étage de l’Hôtel d’Orient – à peu de choses près, la réplique de l’Algonquin à New-York – mais ne compte pas sur moi pour te dire pourquoi je suis venu me perdre ici.
J’ai besoin de beaucoup de place pour faire feu de tout bois. Je ne recule devant rien & prends l’air du large pour me sentir léger & me fondre au levant. L’Hôtel d’Orient : vents & marées à tous les étages... réception des vastes oiseaux des mers en 625 lignes... illusion du direct garantie. N’importe qui se ferait avoir comme moi au premier jour.
As-tu pensé à faire valider ton passeport ? Criminel sur la photo. Innocence crispée. On ne lui donne pas vingt ans. Fera pas de vieux os. Le vent & la pluie altèrent la roche la plus dure. Indolence délétère. Se fera avoir comme les autres. Le vertige de la page blanche est passé de mode. Fera pas fortune avec son foutu baratin héraldique.
Une fraction de la population vit d’expédients – & non d’excipients, comme il était écrit dans ma dernière lettre – ce qui fait que tu peux dormir sur tes deux oreilles avec le revolver sous le traversin.
On danse sur des oeufs enfouis dans le blé & le sel pour qu’il pleuve ou qu’il vente. Parce quand il pleut, il pleut. On s’en souvient longtemps après alors qu’on se moque du temps qu’il fait. Nul ne scrute les nuages & nul n’écoute les aboiements perçants des chiens de la rue du nain jaune.
Toutes les voitures de la ville tourbillonnent sous ma fenêtre à l’angle de la rue du plus vieux métier du monde & du boulevard du jeu de l’oie, là-même où l’on peut voir la fi­gure emblématique & rupestre de la vache qui rit. Toutes les voitures de la ville comme les vagues sur le rivage d’une mer à venir. En file indienne.
L’Hôtel d’Orient annonce ses ombres gauches pour des aubes plus glauques. L’Hôtel d’Orient se signale au pas­sage par ces uppercuts d’outre-ruse qui font la renommée des cités fantômes. Des têtes déjà vues quelque part, cir­culent en haut lieu à l’heure du tigre, elles sont porteuses de denrées périssables – que ne ferait-on pas pour se donner une contenance ! –. La lumière est d’une telle intensité qu’on la croirait pleine de rumeurs crues, aquatiques & carnivores. L’Hôtel d’Orient, l’Hôtel d’Orient, ses ombres fauves vau­trées en deltas, montées en neige de télévision. Ombres en hélices. L’Hôtel d’Orient de l’île aux corbeaux. Il faut aller la dénicher la truie de syllabes de l’Hôtel d’Orient. Nous saurons nous souvenir du solarium de l’Hôtel d’Orient au moment de passer à la caisse.
L’inintelligible n’aura plus de secret pour toi si d’aventure tu tergiverses avec lui. L’inintelligible confère aux choses leur sens réel. “& voilà la nuit, tout repose. mes yeux se ferment pour voir sans comprendre le rêve de l’espace in­fini qui fuit devant moi.**
J’aime bien le ciel d’Albuquerque : il me rappelle des endroits où je n’ai pas encore mis les pieds, avec lui on sait ce que c’est que d’avoir tous les jours vingt ans. & voilà qu’un beau matin d’hiver tu te réveilles, tel un ours d’intérieur, de steppe ou de cirque de glace.
J’aime ce ciel qui vide les lieux jusqu’à ce que le si­lence s’ensuive. J’aime que soit sauve la transparence des meubles. J’aime un ciel qui s’envenime au moindre éclair & sous lequel je puisse en toute quiètude me faire passer pour moi-même. Mais “il y a si peu de gens qui aiment les pay­sages qui n’existent pas.***
Or il advient que le hasard fait si bien les choses que je peux en toute sérénité m’initier au réel, ou à ce qu’il en reste. D’un instant à l’autre, tout varie en fonction de la lu­mière. C’est quand on y est qu’on le voit. Or il advient que de là où je suis, je peux en toute impunité faire un sort au réel. & il s’agit de voir sans être vu.
La lumière brûle pour toi. c’est rare. La chambre est froide. La clarté suinte des murs laiteux. L’air appelle l’air. Une luminosité qui ne crée aucune accoutumance. Une lumi­nosité comme une musicalité, qui revitalise & désaltère, qui rafraîchit & te permet de voir les choses de face & de profil au premier coup d’oeil.
La ville tout entière est excentrique. Les rues sont également vides à l’aube. C’est le moment rêvé pour flâner le long du fleuve vert-de-gris – El Rio Grande – & déambuler dans un hall de gare, un jardin – ne pas confondre acclimata­tion & climatisation – ou un parc à lévriers.
On raffole de fictions, d’évasions factices, d’exotisme tragique. On gobe tout. On ne réfléchit pas. Les écrans d’Albuquerque sont des sortes de canevas topographiques amovibles. Cette semaine, nous nous serions cru à la chasse aux flamants roses. Tu vois d’ici le tableau : la chasse a beau être ouverte, on ne voit jamais le gibier. Tout Albuquerque en parle & c’est la raison pour laquelle tout le monde parle d’Albuquerque comme du berceau de l’inanité temporelle.
Cette ville te colle tellement à la peau, elle cache si bien son jeu que tu en oublies jusqu’aux noms de toutes les autres que tu as vues ou dont tu as entendu parler. Inutile ici de demander l’heure qu’il est. Beaucoup de choses arrivent en même temps. Une ligne d’équinoxe me sépare de toi.
C’est une longue & belle histoire que tu bois des yeux, en jouant aux dames ou en t’encanaillant le plus pos­sible – selon que tu sois flambeur ou poivrot – au “Gentil Coquelicot”, le café où l’on n’oublie pas de sitôt ses nuits quand le jour pointe.
A Albuquerque, on n’est jamais sûr qu’il faille vivre avec son temps. “Le jour où tu attends quelque chose est le jour où tu attends pour toujours.” Dixit Michael Brownstein, un ami du Colorado.




*   Publié dans Diamant Noir n°7, 1983.
** Lettre de Gauguin à Fontainas. Mars 1899.
*** Fernando Pessoa